A la conquête de la colline du diable

Déjà la troisième fois que je tentais d’entrer dans l’ancien observatoire américain de Teufelsberg. La première fois j’étais seule et trop débutante dans l’exploration pour oser entrer. La deuxième fois, munie d’une amie, j’étais prête. Mais le secteur était envahi par des vigiles qui réparaient la clôture. Cette fois-ci j’étais de nouveau seule à partir à l’aventure mais je trouvais immédiatement une brèche et me faufilais sans problème.

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Teufelsberg (montagne du diable) a une histoire à la hauteur de son nom. Cet espace au milieu de la forêt de Grünewald abrita d’abord une université nazie construite par Albert Speer lui-même. Les alliés tentèrent de la détruire avec des explosifs mais la structure résista. Il fut alors décidé de l’ensevelir sous des gravats de la guerre. Ainsi fut formée la plus haute colline de Berlin.

Une station de ski fut construite mais aussi une mystérieuse base américaine. En temps de guerre froide un tel promontoire était idéal pour ériger un observatoire et espionner l’ennemi. Ainsi de 1957 à 1991 la NSA (sécurité nationale américaine) occupa Teufelsberg. Le terrain fut acheté en 1998 à la ville de Berlin par une société d’investissement qui avait pour projet d’y construire un hôtel, des logements et même un musée de l’espionnage. Mais les écolos eurent raison du projet et l’espace fut totalement laissé à l’abandon à partir des années 2000.

J’entre donc sur le terrain le cœur battant.

base-americaine-Teufelsberg-berlinJe vois au loin une sorte de camp avec ce que je pense être des squatters. Je me glisse rapidement dans un bâtiment pour ne pas me faire trop remarquée. Je trouvais rapidement l’entrée de l’observatoire et commence à gravir les marches. Chaque étage est comme un entrepôt ouvert, parsemé de murs avec graffitis. J’entends des voix mais ne parviens pas à localiser leurs propriétaires. Puis tout juste arrivée au deuxième étage je me trouve nez à nez avec un homme. Pensant que c’est un simple visiteur comme moi je fais mine de continuer ma visite. Mais celui-ci me demande mon « Ausweis » et m’explique que je n’ai pas le droit d’entrée. Je prends mon meilleur accent français pour m’excuser. Plutôt gentiment il m’explique que si je veux voir les lieux il y a une visite guidée pour 15 euros. Mais pour moi il est hors de question de payer pour une visite qui se devait d’être illégale ! En chemin vers la sortie mon guide cueille trois Allemandes et un groupe de cinq Français.

Je suis ravie de les rencontrer car eux non plus ne sont pas prêts à abandonner. Nous longeons de nouveau le grillage à la recherche d’un meilleur passage et élaborons des plans pour entrer sans croiser la visite guidée. Nous décidons d’attendre une demi-heure. Puis celui qui connaît le mieux le secteur part en éclairage. Il revient 10 minutes plus tard en courant, il a de nouveau croisé le terrible cerbère de Teufelsberg mais a réussi à s’échapper de ses griffes.

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Nous patientons encore dans l’espoir que les visites touristiques soient enfin terminées. Nous sommes totalement effarés qu’une entreprise ait pu acheter le terrain pour y organiser des visites guidées. Vraiment Berlin n’est plus ce qu’elle était !
Deux d’entre nous partent observer l’entrée officielle du site qui était gardée par deux hommes lorsque nous avons été éjectés. Malheureusement ils sont toujours là.

base-americaine-Teufelsberg-berlinTrêve d’attente, il est temps de passer à l’action. Nous nous faufilons dans une brèche et avançons accroupis dans les herbes. Nous atteignons un bâtiment dont les dalles du sol sont parfois inexistantes nous obligeant à sauter par-dessus. Heureusement le sol n’est pas s éloignés. A force d’investigations nous trouvons l’observatoire idéal en face de notre cible.

En montant à une échelle branlante nous pouvons passer discrètement la tête pour voir si les lieux sont toujours occupé. Quand j’y monte il n y a plus personne. Le groupe de vacanciers va bientôt passer près de nous.

Encore une fois deux d’entre nous partent en éclaireurs. Ils reviennent quelques minutes plus tard en courant… les touristes arrivent !!! Nous dégringolons les escaliers et nous cachons en dessous. Le cœur battant, le souffle coupé nous attendons dans l’obscurité. Difficile de retenir un fou rire et les gargouillements de l’estomac qui justement se réveille. Impossible de bouger sans faire crisser les éclats de verre à nos pieds. Les secondes s’égrènent lentement. Soudain nous entendons des pas au dessus de nos têtes et le clic d’un appareil photo. Nous retenons encore notre respiration quelques minutes puis nous risquons à découvert.

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Maintenant que le groupe est passé il n y a plus de temps à perdre, le champ devrait être libre. Nous avançons rapidement vers notre objectif et croisons en chemin deux retraités et un couple avec enfant. Qui sont-ils et que font-ils ici ? Mystère.

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A chaque étage nous tentons de deviner l’éventuelle présence au dessus de nous, puis rassurés, nous cavalons dans les escaliers de plus en plus sombres. Un homme nous suit…nous nous cachons derrière un mur. Mais nous n’avons plus envie d’attendre, nous sommes trop près du but.
L’ascension est rapide et nous arrivons glorieusement au sommet, dans la coupole à l’acoustique incroyable. Nous fêtons bruyamment la victoire et laissons notre joie (et aussi notre soulagement) exploser. Le guide peut venir nous chercher, c’est trop tard, nous avons gagné.

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Nous redescendons un étage et profitons enfin de la vue magnifique, du claquement au vent des lambeaux de l’observatoire et du soleil déclinant. Parfois nous croisons d’autres visiteurs illégaux apparemment peu inquiétés par les gardes.

base-americaine-Teufelsberg-berlinLorsque nous repartons nous passons près du camp de squatters. A notre grande surprise notre guide est en train de boire une bière avec eux ! Poussés par la curiosité nous allons à sa rencontre pour lui parler. Plutôt agressif il ne veut pas répondre à nos questions. Quand je lui dis que je suis journaliste il me propose une interview officielle à condition que je n’écrive pas pour un journal capitaliste ! Il me donne sa carte et nous repartons avec nos questions. Qui sont ces personnes vivant ici, quelle est cette mystérieuse entreprise pour laquelle travaille notre guide, ont-ils le droit de faire payer 15 euros pour une visite d’un lieu qui ne devrait pas être fréquenté par des touristes à casquette, sac à dos et appareil photo en bandoulière ?
Je le contacterai certainement pour en savoir plus.

Morales de l’histoire :
1. L’union fait la force, merci Quentin, Alice, Jane, Samy et Florent pour cette aventure !
2. Pour une découverte plus paisible de Teufelsberg privilégiez une visite après 18h.

Pour découvrir d’autres lieux abandonnés je vous conseille le livre de Arno Specht : Geisterstätten

9 Réponses à “A la conquête de la colline du diable”

  1. Hahahahaha génial, le type qui ne veut pas répondre à un journal “capitaliste” mais qui s´en met plein les poches, du maudit argent …
    Un peu comme les anti-fa qui portent les mêmes fringues que leur enemis ^^…

  2. Louise Markise

    Selon la légende, Teufelsberg a été racheté par deux bonhommes du sud de l’allemagne avec pour projet d’en faire un truc de luxe et un parc d’attraction sur la guerre froide. Mais comme souvent, le projet est entre parenthèse faute de financement. Nos deux bonhommes ont donc donné les clefs du site à ces genres de gros bras mercenaires berlinois, avec la mission de garder les lieux et les grillages. En échange de quoi, ils ferment les yeux et les oreilles sur l’exploitation que font les dits gentilshommes du site. Pas complètement officieux donc, pas non plus officiel.

  3. Jérémie

    Le lieu a beaucoup changé en peu de temps: le vandalisme a fait disparaître des morceaux entiers de la structure (!). Et rançon du succès, le lieu est souvent rempli de visiteurs: moins effrayant que l’exploration urbaine habituelle, moins original et unique aussi…

    Quand j’y suis allé il y a 2 ans, le lieu était ouvert de partout, sans gardes. J’y suis retourné cet été et cette fois les clôtures étaient toutes fermées. Des gardes faisaient payer l’entrée libre pour 5 euros (en plus de la possibilité d’une visite guidée à heure fixe le weekend) et allaient chercher tous ceux qui entraient par des trous pour les faire payer.
    Ceci dit, ces gardes ont un rôle un peu flou et un comportement presque violent pour ceux qui posent trop de questions.

    Il y a eu une discussion très récemment à ce sujet sur le blog Abandoned Berlin:
    http://www.abandonedberlin.com/2012/11/teufelsberg-update-beware-devils-on.html
    http://www.abandonedberlin.com/2012/11/teufelsberg-update-devil-in-mountains.html

    Ceci dit, succès ou pas, cliché ou pas, le lieu est magique. Et l’expérience sonore dans la coupole de la tour principale est effectivement incomparable!

  4. Merci !
    Non je ne sais pas si il y a une loi. Ce que je sais, c’est que les propriétaires de ces lieux sont responsables en cas d’accident… et que ce sont souvent des endroits relativement dangereux donc prudence ! Si vous croisez un gardien ou la police il vous raccompagneront certainement gentiment à la sortie, je n’ai encore jamais entendu parler d’amendes ou de prison. Reste qu’y entrer est illégal.

  5. zaza119

    bonjour,

    C’est un endroit que j’ai décidé d’aller visiter… On part fin août… Mais évidemment, hors de question de débourser 15€ pour faire de l’urbex…

    Je ne sais cependant si nous aurons votre patience…

    Merci pour ce témoignage qui était une nouvelle fois très agréable à lire 😉

    J’aurais une petite question, connaissez-vous ce que la loi Allemande prévoit concernant l’urbex? Que risquons-nous si on se fait prendre?

  6. Lapin

    ROCK AND ROLL !!!!!!!!

    Super histoire. Ca fait plaisir de te relire, n’arrête plus stp. Et prépare toi une fausse carte de journaliste 🙂 tu en mériterai une vraie !

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