La caserne interdite de Lénine

Crédit photo: Magali F. Fouquet

Cela faisait bien longtemps que je ne m’étais pas aventurée dans une caserne abandonnée. C’est grâce à M. que j’y suis retournée. Cette fois-ci, direction le Sud de Berlin, dans une forêt du Brandenburg, à Wünsdorf.

On accède au site en payant 15 euros au gardien des lieux. Les puristes diront que ça n’a aucun intérêt d’entrer légalement et de payer pour explorer des bâtiments à l’abandon. Les esthètes diront que découvrir des espaces oubliés dans leur état d’origine et protégés des dégradations constitue un vrai plaisir.

La carrière militaire de la ville de Wünsdorf débute dès 1910. Plusieurs casernes y sont construites, de même qu’une école de l’infanterie, le service des télégraphes et une centrale téléphonique. Siège de l’armée allemande pendant la première guerre mondiale, la caserne servira aussi de camp d’entraînement sportif et de formation militaire.

En 1936 les athlètes allemands sont hébergés à Wünsdorf alors que les concurrents des autres pays logent dans le village olympique construit à l’Ouest de Berlin.

A partir de 1933 Wünsdorf connaît de nouveau un développement rapide. En préparation de la guerre, on réunit plusieurs commandos de l’armée et une école militaire. C’est à cette époque que sont édifiés les bâtiments que nous allons découvrir. Ils étaient dédiés aux haut officiers de l’armée allemande.
Une vingtaines de bunkers et d’usines secrètes et souterraines sont construits peu avant de début de la guerre. Ils abriteront les bureaux des armées pendant la seconde guerre mondiale d’où son rôle stratégique. C’est pourtant sans grande résistance que Wünsdorf tombera aux mains de l’armée soviétique le 20 avril 1945. Elle y préparera son offensive finale sur Berlin.

Après la guerre, la caserne est utilisée par l’armée soviétique, et ce jusqu’en 1994. Une voie de chemin de fer menait directement à Moscou et un train partait quotidiennement. Près de 800 habitants du village de Wünsdorf sont contraints de déménager afin que la caserne soit agrandie et puisse accueillir 30 000 soldats russes. Il s’agit alors d’une véritable ville militaire dans laquelle les Allemands ne sont pas autorisés à entrer. Les familles de soldat habitent sur le site qui atteindra jusqu’à 75 000 habitants. On y trouve donc des commerces, des écoles, des piscines, des cinémas…

L’exploration de ce site immense prendrait certainement plusieurs mois. Nous avons décidé de nous concentrer sur les bâtiments préservés des dégradations autour de la maison dite des officiers.

Nous arrivons devant la grille. Le gardien est un vieux monsieur très sympathique qui prend le soin de nous montrer sur un plan les différents bâtiments qui constituent l’ancienne caserne. Du moins cette partie centrale de la caserne qui ne représente qu’une minuscule parcelle de la ville militaire de Wünsdorf. Nous sommes les premières visiteuses de la journée mais il a déjà ouvert toutes les portes que nous serons amenées à pousser. Il repart en direction de sa petite guérite mais une famille d’explorateurs arrive : le père, la mère et la petite fille sont chacun armés de leur appareil photo.

Nous ne nous attardons donc pas sur la statue de Lénine qui trône devant la maison des officiers et débutons la visite par une salle qui fait office de musée. Elle contient des objets et du mobilier retrouvés sur place. Nous passons d’une pièce à une autre. Rien de remarquable jusqu’à ce que nous découvrions des fresques soviétiques. Au même moment la lourde porte de l’entrée s’ouvre sur la famille. Nous décidons de réserver l’exploration de ce bâtiment pour la fin et de prendre un peu d’avance sur nos poursuivants.

Direction la piscine qui est une belle surprise. Les lignes sont tendues au-dessus du bassin vide, les carreaux verts ornent les murs, le plongeoir attend qu’un nageur lui saute dessus, la voute blanche semble peu marquée par l’âge et l’on peut toujours accéder au premier étage. Seules les bouées orange fluo dénotent dans ce décor art nouveau.

La chaufferie adjacente explose de couleurs et les tuyaux s’entremêlent.
Derrière une porte vitrée, les douches vintage s’alignent.

Nous continuons notre visite dans le bâtiment suivant. Dans un recoin, des pots de terre s’entassent. Il s’agit d’une installation artistique, datant de 1997 selon la plaque accrochée. Nous avions oublié que nous n’étions plus dans une véritable exploration urbaine et qu’un semblant d’organisation s’y trouvait.
Un accès menant à une grande salle (de bal ou de spectacle ?) attire notre attention. Mais s’avère plutôt décevante quand la porte est poussée. La rencontre sur les murs et le plafond des couleurs rose, jaune et rouge semble malheureuse.

Pause sandwich dans le parc. On y croise deux nouveaux visiteurs, des touristes anglais semble t-il.
La salle de théâtre et de spectacle est l’une des plus impressionnantes du site. Le lourd rideau est tiré mais il paraît qu’il est possible de l’ouvrir en activant un mécanisme que nous n’avons pas cherché. Derrière la scène, les coulisses sombres où suinte encore le trac des acteurs. On y fait une découverte macabre qui nous pousse à revenir sur le devant de la scène pour faire face aux rangées de sièges rouges. C’est là qu’on comprend l’intérêt de protéger ces bâtiments. Sans la présence du gardien, ces fauteuils auraient certainement disparu depuis longtemps, laissant place à un grand vide. Au lieu de ça, le lieu semble encore utilisé, et pourrait même l’être de nouveau un jour.

Nous accédons ensuite à la salle de cinéma, beaucoup plus petite et sans sièges, mais ornée d’un fond bleu canard et d’un plafond bleu ciel. Au sol une frise est en gros morceaux et pourrait constituer un puzzle géant.

Nous reprenons l’air et partons à la recherche de la piscine extérieure. Le gardien nous a dit que certains la trouvaient intéressante malgré son état. Ce fut le cas pour nous aussi. Les reflets sur l’eau du bassin presque transformé en un étang naturel nous plurent, de même que le vert fatigué des portes des anciens vestiaires.

Retour au point de départ, devant la grande statue de Lénine qui règne sur un champ vide, autrefois un terrain de sport. Nous reprenons la visite du premier bâtiment que nous avions délaissé et y faisons des découvertes hétéroclites : des studios d’enregistrement correspondant les uns aux autres par le biais de petites vitres, un cheval d’arçon, des peintures murales décrépies, une pièce sans éclairage contenant des sculptures de visages… Et au bout d’un couloir également sombre, un mémorial que l’on n’imagine que grâce à la présence de bouquets de fleurs au sol. La lumière de nos lampes se reflète dans la vitre de protection, nous empêchant de distinguer quoique ce soit. Seules nos silhouettes réfléchies surgissent de l’obscurité.

Les heures sont passées sans que nous nous en rendîmes compte. Premières arrivées, nous sommes les dernières à partir.

En face du site il y a un centre de réfugiés. Difficile d’imaginer que ces personnes pourront s’intégrer, isolées au milieu de la forêt, loin des habitations et des commerces. Ce n’est d’ailleurs certainement pas le but recherché. Tout comme ces soldats soviétiques qui devaient rester loin de la population allemande et habiter cette cité interdite.

Une Réponse à “La caserne interdite de Lénine”

  1. Thierry

    Très intéressant…
    Merci pour cette découverte.
    Ça me donne vraiment d’y faire un tour à ma prochaine escapade à Berlin.

    Je savais qu’encore aujourd’hui il existe des villes du genre de Wünsdorf dans le brandenbourg où la plupart des habitants parlent encore russe…

    C’est fou cette gabegie d’argent .
    On comprends qu’avec une économie centralisée et de telles infrastructures à payer, la RDA était bien pauvre….
    Ps: Jolies photos

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